Si le corps policier a la complainte facile, ce coup de sonde interne a le mérite d’apporter un premier éclairage après des années de profondes restructurations.
Image: Laurent Guiraud

Un sondage révèle la déprime des policiers

Crise: Une étude menée par la Commission du personnel de la police met en lumière un fossé entre les troupes et l’état-major ainsi que le Département de la sécurité.

Un médecin diagnostiquerait une grosse allergie, doublée d’un surmenage, d’une déprime et d’un risque de burnout. L’état général de la police genevoise est mauvais si l’on en croit un sondage unique en son genre réalisé entre septembre et novembre auprès de 930 policiers (44% de participation). Cette étude, souhaitée il y a deux ans par la Commission du personnel, validée par le Département de la sécurité et de l’économie (DSE) et l’état-major de la police, communiquée à l’interne ce mardi, fustige notamment la réorganisation de la police.

Selon des documents obtenus par la Tribune de Genève, la Commission du personnel dresse un constat alarmant en mettant en évidence plusieurs symptômes. L’un d’eux relève de l’allergie: «La vision unanimement négative du personnel au sujet de la nouvelle organisation policière.» Cadres et personnel de terrain, principalement dans les services opérationnels, à l’exception de certains Assistants de sécurité publique (ASP), n’adhèrent pas à la nouvelle Loi sur la police (LPol). Ce texte, approuvé sur le fil par les Genevois en 2015, est à l’origine de la recomposition de l’institution en cinq unités: police de proximité, police secours, police routière, police judiciaire et police internationale. «Il est imposé à toute la chaîne hiérarchique de fonctionner selon une méthode qui n’apporte pas d’amélioration. Les opinions sont, au mieux et selon certaines strates seulement, neutres», explique la Commission du personnel sans entrer dans les détails.

La nouvelle organisation policière, mise en place sur plusieurs années, va-t-elle s’améliorer à moyen terme? «Pour le personnel dans son écrasante majorité, la nouvelle organisation de la police n’a pas apporté d’amélioration à ce jour. Pire, le personnel estime très majoritairement que celle-ci péjorera encore plus, à moyen terme, son efficacité sur le terrain», résume les représentants des collaborateurs. Effet «connexe» de cette réorganisation, le décloisonnement des services, ou transversalité, prônée lors de la campagne, reste «une pure utopie pour la majorité du personnel».

Manque d’effectifs

Sans faire de lien de cause à effet, la Commission du personnel met en avant «la grave problématique des effectifs et des moyens de travail dans les services opérationnels». À police secours, «154 collaborateurs sur les 166, soit 92,77%, interrogés sur les effectifs de leur entité, estiment qu’ils sont insuffisants». Cet avis conforte un rapport interne inquiétant faisant état l’an passé de 15 interventions non assurées chaque soir. Ce phénomène, dénoncé par des députés, n’est pas la conséquence de la nouvelle LPol mais un effet saisonnier, a tempéré en décembre le Conseil d’État.

Autre problème saillant: la perte de confiance des troupes envers l’état-major de la police (EMP), soit les responsables des unités et la commandante. «Un écart très important est lisible entre la vision de l’EMP par la base et celle issue des cadres. Dans certains services, notamment la police judiciaire, le niveau de confiance et de pertinence des ordres et directives reçus de l’EMP est à un niveau particulièrement bas, même de la part des cadres.» La colère gronde davantage dans les rangs des inspecteurs, pourtant réputés plus raisonnables que leurs remuants collègues gendarmes.

Pour la Commission du personnel, les attentes du personnel de la base vis-à-vis de la hiérarchie sont fortes en termes de pertinence, d’efficacité, de communication ou encore de la confiance. «Ces résultats mettent en lumière le problème du décalage progressif de la hiérarchie vis-à-vis de la base (…) Ce facteur explique de lui-même un certain nombre de problématiques.»

Le fossé se creuse

L’évaluation du DSE se révèle sans surprise. «Le personnel policier sur le terrain est très critique, aussi bien dans la pertinence, l’efficacité des directives et ordres donnés, que dans la communication, la confiance ou le niveau de soutien. Le moins bon score général est celui donné par les collaborateurs pour la politique cantonale dans son ensemble au sujet de leur métier. Le fossé (…) entre la hiérarchie et le personnel de terrain se creuse encore tandis que la seule population identifiée qui s’exprime clairement positivement au sujet du DSE est formée des ASP regroupés avec le personnel administratif de la police internationale.»

Dans ce contexte, l’état d’esprit des policiers s’est dégradé sur les cinq dernières années. En cause? En premier lieu, les conditions de rémunération prévues, objet de lutte entre les policiers et le DSE pendant des mois. Les sondés citent aussi les reprises de congé, le stress du travail quotidien, mais aussi le volume de travail, celui-ci étant perçu comme «difficile à absorber de manière générale», y compris pour des cadres. «Le personnel de terrain des services opérationnels est unanime pour exprimer une très grande dégradation de son moral», essentiellement à la police judiciaire et à police secours. Bref, les policiers de terrain voient l’avenir en noir. «Le personnel de la police dans son ensemble a perdu toute confiance dans son avenir professionnel et la tendance est en chute libre ces cinq dernières années. Ce constat est extrêmement préoccupant.» Malgré tout, l’écrasante majorité des policiers reste fière de sa profession.

D’autres aspects préoccupants ressortent du sondage, comme une critique de la gestion des ressources humaines et le manque de formations opérationnelles, notamment en matière de tir.

Si le corps policier a la complainte facile, ce coup de sonde interne a le mérite d’apporter un premier éclairage après des années de profondes restructurations.

Un corps de police en perpétuelle mutation

La population genevoise ne s’en rend pas forcément compte, mais sa police cantonale est traversée par une profonde restructuration enclenchée en 2011 sous le nom de «réforme Phénix», bien avant l’adoption par le peuple genevois en 2015 de la nouvelle Loi sur la police (LPol). Cette transformation se traduit symboliquement par la disparition de la gendarmerie, héritage napoléonien, au profit d’unités spécialisées, en version anglo-saxonne. C’est ainsi que la police de proximité est née, non sans difficultés. Ce système par missions n’est pas une genevoiserie mais a été mis en place à Berne, Neuchâtel et Fribourg. Il est gourmand en personnel d’encadrement et en effectifs policiers. La commandante genevoise Monica Bonfanti ne l’avait pas caché lors de la campagne de votation. Elle estimait avoir besoin de 250 policiers supplémentaires pour un fonctionnement idéal. En termes de formation initiale, tout a changé aussi. Depuis deux ans, la police ne forme plus elle-même à Genève ses propres inspecteurs et gendarmes en deux filières distinctes. Les aspirants rejoignent Vaudois et Valaisans à Savatan (VD) pour suivre une formation unique. En plus de ces profonds changements structurels, les policiers genevois ont vu leurs traitements être passablement modifiés, après des mois de lutte l’an passé.

(TDG / SR)