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Pierre Maudet pointe du doigt la naïveté de la Suisse

Terrorisme: Le temps d’un trajet en train, entre Berne et Genève, le conseiller d’Etat genevois Pierre Maudet livre son analyse sur le défi que pose aujourd’hui l’islamisation rampante d’une fraction des musulmans vivant en Suisse.

Les arrestations d’Aubonne et celle du chauffeur de taxi recruteur à Meyrin signalent-elles qu’un risque terroriste de nature islamiste est bien réel dans notre pays?

Pierre Maudet: Avec ou sans ces derniers rebondissements, le danger était et reste réel. Nous devons donc renforcer les moyens policiers pour y faire face, pour freiner le phénomène de recrutement et pour réduire le risque d’un premier attentat de ce type dans notre pays. Mais je n’oublie pas non plus que les citoyens sont les premiers agents sur le terrain. Ce sont eux qui nous signalent et nous remontent des informations.

Vous rencontrez régulièrement vos homologues cantonaux chargés de la Sécurité et les organes responsables au niveau fédéral. Que ressort-il de ces réunions?

Que notre approche politique du problème de l’islamisme en Suisse peut encore être qualifiée de naïve. Un des points sur lesquels nous travaillons est exemplaire de cela: nous, les responsables de la Sécurité, demandons que soient rendues légales les mesures d’observation secrètes en matière de radicalisation et de risque d’attentats. Or, c’est encore un outil extrêmement délicat du point de vue politique. De quoi s’agit-il? Par exemple de pouvoir agir sur les réseaux sociaux sous des identités d’emprunt. Au niveau cantonal, la loi m’y autorise, mais ces dossiers sont de compétence fédérale. Il faudrait donc que le Ministère public de la Confédération cautionne ces pratiques dites prépénales, c’est-à-dire prises avant même d’avoir ouvert une instruction. En renonçant aux investigations sous couverture, on se prive d’un moyen très efficace pour saisir enfin un bout du fil de cette pelote de laine que sont les réseaux de recrutement.

Quelle est votre analyse personnelle sur les causes du terrorisme moderne?

La désorganisation de certains Etats au Moyen-Orient minés par la guerre a créé un espace d’expression violente pour le fondamentalisme religieux. Il a pris le contrôle de territoires entiers et s’exporte au travers des actes terroristes que l’Europe subit. Les attentats ne sont que des conséquences, pas des causes: ils arrivent en bout de chaîne et cette chaîne doit être brisée très en amont. Ce que j’observe aujourd’hui, c’est un durcissement dans les relations internationales au-delà des questions de terrorisme. Il y a une tension entre les cinq membres permanents du Conseil de sécurité qui complique la recherche d’une solution politique, pourtant plus efficace que la solution militaire. C’est là que la Suisse a un rôle à jouer. Nous n’avons aucune leçon à donner, mais nous devons rappeler que des valeurs fondamentales existent, et pour cela nous offrons un espace de discussion et de négociation aux autres pays. C’est notre premier rôle et notre neutralité est un atout majeur. Les nations savent qu’à Genève il existe à la fois un climat et des infrastructures qui permettent de trouver des solutions. Le président chinois Xi Jinping l’a souligné lors de sa visite d’Etat au mois de janvier. La Suisse est un facilitateur et un intermédiaire.

Mais il y a aussi l’émulation directe. Certaines mosquées ou centres culturels musulmans suisses sont-ils des lieux d’endoctrinement, comme on le dit souvent?

Moins qu’on ne le pense. Elles sont en effet de plus en plus observées. Ces phénomènes d’émulation se déroulent plutôt dans des salles de sport ou dans des établissements publics.

Faudra-t-il hélas un attentat de grande ampleur sur notre sol pour convaincre les partis politiques les plus réticents de renforcer les moyens de surveillance policière, notamment sur l’internet?

Je suis tenté de répondre que, en matière de terrorisme, tout comme en matière de cybercriminalité, un «Pearl Harbor local» ferait tomber ces tabous qui freinent en partie l’action en amont de nos polices. Je souhaite bien sûr qu’il ne faille pas en arriver là pour avancer.

La police française, avec l’état d’urgence et sa prolongation, a des moyens d’investigation renforcés. Avec l’échange d’informations, en profitez-vous à Genève?

Oui, nous bénéficions en effet des retombées de l’état d’urgence grâce à notre excellente collaboration. Mais il y a des effets pervers à cette moisson accrue d’informations. Le plus délicat, c’est le traitement de la masse inédite d’informations recueillies. Une quinzaine d’agents travaillent à cela à Genève et c’est un travail de bénédictin comportant un risque d’épuisement. Cette pression est peu tenable à long terme.

Genève court-elle des risques accrus en raison de sa situation géographique?

En France voisine, les mouvements salafistes ont en effet une ampleur inquiétante. Cela contribue à placer Genève et son aéroport au cœur d’une région à haut risque, même si nous n’avons pas la même population que les villes françaises avec leurs enfants de la troisième ou quatrième génération issus de l’immigration et qui, n’ayant aucune perspective d’avenir, sont tentés de plonger dans le djihad et dans le terrorisme. Mais la crainte actuelle, vérifiée récemment en France et au Royaume-Uni, et qui peut aussi nous toucher directement, c’est la tendance vers un terrorisme amateur, «low cost», comme dans le cas de l’égorgement du prêtre à Rouen. La surveillance facilitée des réseaux sociaux pourrait justement augmenter les chances de déjouer de tels actes isolés.

Concrètement, à Genève, avez-vous l’impression d’avoir une vue générale fiable des personnes à risque?

Nous avons 400 personnes sur notre écran. Ce ne sont pas des gens surveillés en permanence. Ce sont des gens dont on tente de déterminer la dangerosité réelle. Et beaucoup de ces gens sortent de cette liste après vérification, mais d’autres les remplacent. Il y a un tournus important, ce qui est peu rassurant. Quand nous identifions des gens sur le point de partir faire le djihad, nous avons plusieurs instruments en place. Nous agissons au niveau de la prévention, en collaboration avec les services sociaux, sur le terrain, au plus près des jeunes. Malgré tout, des gens partent au combat. Nous avons huit cas à Genève de personnes qui sont parties faire le djihad et nous collaborons avec les services fédéraux pour obtenir des informations: sont-ils morts, sont-ils sur le point de revenir? Enfin, il y a la phase de retour, phase éminemment délicate. Il faut véritablement réinsérer ces personnes dans une société qu’ils ont à un moment détestée. Là aussi, des programmes ont été mis en place avec les différents services de l’Etat, dans le cadre des mesures décidées par le Ministère public de la Confédération et avalisées par le Tribunal des mesures de contrainte. Nous avons actuellement deux personnes dans ces programmes et cela fonctionne bien.

Est-ce qu’une plus grande souplesse vis-à-vis des musulmans pratiquants et de leurs coutumes permettrait de réduire le risque de radicalisation en évitant de nourrir le ressentiment, un des moteurs de la radicalisation?

Maintenir le droit à la différence ne doit pas conduire à la différence de droit. Quand des parents demandent que leurs enfants soient dispensés de cours de natation, il faut savoir dire non. Cela permet déjà de dialoguer avec ces familles, ce qui est toujours fructueux. De même, en tant que responsable des relations du travail, j’ai affaire notamment à des plaintes de gens qui déplorent de ne pas avoir droit à une salle de prière à leur travail. Je leur réponds que dans leurs conditions d’engagement, ils n’avaient qu’à se renseigner et que cela fait partie du paquet global, à prendre ou à laisser. Cela nous prend toujours plus de temps et d’énergie, ces questions-là, et je le déplore. Mais j’estime qu’il ne faut pas lâcher du lest. Notre Etat est laïque et doit le rester.

Ne faut-il pas freiner, voire faire cesser l’immigration de personnes musulmanes en Suisse, comme le demandent certains, pour pouvoir garantir que notre culture démocratique et laïque puisse perdurer?

Il faut regarder les chiffres pour se convaincre qu’il n’y a pas de menace musulmane sur la culture suisse. Et comment jugerions-nous les «bons» et les «mauvais» musulmans? A l’épaisseur de leur compte en banque ou à leur région d’origine? Et quel signal allons-nous donner aux musulmans suisses ou de deuxième génération qui ont grandi ici, qui se sont parfaitement intégrés, qui ne posent aucun problème et qui représentent l’immense majorité de leur communauté? Le risque serait alors de créer des ennemis de l’intérieur, comme en France ou en Angleterre. Des personnes qui ne se sentent plus chez elles et qui se mettent à détester leur pays au point de vouloir commettre des attentats et tuer leurs concitoyens.

Vous avez des contacts réguliers avec les musulmans de Genève. Qu’attendez-vous d’eux dans ce contexte tendu?

Qu’ils sortent plus franchement de leur réserve, qu’ils affirment de manière plus franche la primauté des lois civiles sur les dogmes religieux, qu’ils disent qu’ils sont des citoyens avant d’être des croyants. Mais il y a sans doute une peur des radicaux et des réticences aussi à créer le débat et donc à reconnaître implicitement qu’il y a bel et bien des problèmes.

Propos recueillis par Philippe Clot

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