Col. Monica Bonfanti, commandante de la police

Monica Bonfanti: «Les symboles du métier de policier ont été bafoués»

Une série d’enquêtes pénales impliquant des policiers genevois révèle de sérieux problèmes de comportement. Les forces de l’ordre ont reçu un message de la hiérarchie rappelant le devoir d’exemplarité. Entretien avec la commandante de la police genevoise.

Les policiers genevois ont-ils perdu leur boussole morale? Les affaires qui défrayent la chronique depuis une dizaine de jours rappellent une époque mouvementée que l’on croyait révolue.

Il y a d’abord ces trois gendarmes, surnommés à l’interne «les botanistes du poste de Blandonnet», qui ont emporté, après leur service et quelques verres, plusieurs plants de cannabis se trouvant dans le local des pièces à conviction. Aperçus et dénoncés, ils ont ramené le butin et ont été suspendus.

Plus délicat, le cas du numéro deux de la police judiciaire, désormais libéré de son obligation de travailler, à qui il est reproché d’avoir joué au médiateur trop pressant dans un conflit opposant une amie tenancière de bar à son employée au sujet d’un bijou. Le haut gradé aurait ensuite passé un coup de fil pour prévenir la première que la seconde venait porter plainte contre elle pour avoir abusé de sa situation de sans-papiers.

Enfin, pour couronner cette série, un gendarme, suspecté d’avoir dérobé une montre de luxe au Salon international de la haute horlogerie alors qu’il était entré en faisant croire qu’il opérait une filature en civil, se retrouve en prison. Il conteste le vol et la montre n’a pas été retrouvée. Sa détention provisoire a été prolongée pour une durée de 15 jours.

Sans préjuger de leur issue sur le plan pénal, ces dossiers dénotent à tout le moins de sérieux problèmes de comportement. Entretien avec la commandante de la police, Monica Bonfanti.

Le Temps: Cette série noire reflète-t-elle un relâchement et une perte de repères chez les policiers?

Monica Bonfanti: Cette succession de cas m’a bien évidemment inquiétée. Même étalées dans le temps, ces affaires seraient préoccupantes. La conjonction ajoute au malaise et nuit à l’image de la police alors que notre dernier diagnostic local de sécurité avait relevé une amélioration et souligné les bienfaits d’une police respectée par la population. Après avoir consulté l’Etat-Major et l’Inspection générale des services (IGS), j’estime qu’on ne peut pas parler de relâchement général. Ce sont des cas très différents et dont l’issue est encore trop incertaine pour permettre des actions correctives immédiates.

Avez-vous estimé nécessaire d’adresser un message aux troupes?

Oui. J’ai envoyé un message vendredi dernier qui commence par un proverbe africain: «Un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse.» Il s’agissait pour moi de rappeler aux policiers leurs devoirs mais aussi leur réaffirmer fermement ma confiance. L’immense majorité fait un excellent travail.

La nouvelle loi sur la police prévoit que le personnel doit en tout temps donner l’exemple de l’honneur, de l’impartialité, de la dignité et du respect des personnes et des biens. On en est loin. Ce devoir d’exemplarité figure-t-il aussi dans votre message?

J’ai bien entendu souligné qu’il faut être conscient, à chaque instant, de ce qu’implique cette fonction. L’uniforme, la plaque, la carte de légitimation et le serment prêté ne sont pas que des objets ou des mots. Ce sont des symboles élevés de l’appartenance à un corps constitué, chargé de faire respecter la loi, de protéger les plus faibles, et de montrer à tous l’honneur, la droiture et le respect. Des symboles qui ont été bafoués ces derniers jours.

« Le plus important est que tout comportement inapproprié soit traité. Rien n’est mis sous le tapis. »

Quels sont les moyens pour prévenir les dérapages?

La lutte contre les comportements déviants de la part des forces de l’ordre ainsi que leur prévention requièrent la mise en place de plusieurs mesures. Il faut avant tout porter une attention particulière à la sélection des personnes qui désirent s’engager. A ce sujet, des exigences élevées sont requises en termes d’aptitudes psychologiques et de moralité. Durant la formation de base, qui s’étend sur une année, environ un tiers des matières enseignées concerne la psychologie et l’éthique policières ainsi que les droits de l’Homme. Par la suite, le policier est astreint à suivre des cours de comportements professionnels et de déontologie.

Mais la personnalité peut encore évoluer au contact du terrain?

J’ai aussi profité de ces affaires pour rappeler aux policiers que la camaraderie, c’est d’abord et surtout veiller sur son collègue et le soutenir. Au sein d’une équipe cheminant sur un sentier escarpé, un marcheur doit toujours craindre l’écart fatal. Son chef, son équipier, ses subordonnés en sont responsables et l’empêcheront, par la fermeté de leur emprise, de tomber de la montagne.

Le code de déontologie de la police a bientôt trente ans. Comptez-vous le dépoussiérer?

Une réflexion est en cours pour sa refonte. C’est un métier qui a ses valeurs et ses codes. Il nous faudra regarder ce qui doit être maintenu ou précisé. Ce travail ne pourra se faire qu’en concertation avec les collaborateurs afin de trouver un texte fédérateur.

Comment s’exerce le contrôle de la hiérarchie?

Nous sommes alimentés par plusieurs sources. Il y a les doléances des citoyens. Depuis le 1er mai 2016, le canton dispose d’un organe de médiation de la police qui offre la possibilité de régler les différends et les malentendus qui peuvent survenir dans le cadre de l’activité policière. Cette nouvelle approche, résolument moderne, déploie des effets très positifs. L’année passée, l’organe de médiation a été saisi à 74 reprises. Les doléances concernent surtout des altercations, contestations d’amende, sentiment d’abus de pouvoir ou encore incompréhension des procédures. Dans la grande majorité des cas, la population se plaint surtout de l’aspect relationnel, du contexte ou des moyens employés.

L’IGS traite des affaires plus sérieuses qui relèvent du pénal. Quelles sont les infractions qui donnent le plus de souci et quels sont les moyens affectés à cette police des polices?

Il avait déjà été décidé d’augmenter ce service d’une unité. Il comptera dix collaborateurs à partir du 1er mars 2018. Aujourd’hui, le domaine le plus problématique est celui qui touche à la loi sur la circulation routière et la compréhension de la course officielle urgente par les policiers. En d’autres termes, à quelle condition et de combien ils peuvent dépasser la vitesse autorisée. Dans les 66 plaintes déposées contre des policiers en 2016, l’usage inapproprié de la contrainte et l’abus d’autorité restent majoritaires. Je tiens à préciser que les enquêtes diligentées suite à ces plaintes, aux doléances du public ou à des rapports internes font l’objet d’une analyse afin de déterminer s’il faut ouvrir une procédure disciplinaire, initier des changements dans la formation ou faire une mise au point.

Lors de votre nomination, il y a bientôt douze ans, la police genevoise accumulait bavures et dérives et votre priorité a été de mettre de l’ordre dans la maison. Les dérapages actuels résonnent-ils comme un échec?

Il est clair que je suis déçue mais il ne faut jamais se décourager. Le plus important est que tout comportement inapproprié soit traité. Rien n’est mis sous le tapis. Ce message, qui n’était pas toujours évident à faire passer, semble désormais plutôt bien accepté. Quand un policier dysfonctionne, on n’est pas là pour le couvrir.

(Article: Le Temps – Fati Mansour)