Ecole de gendarmerie

Les futurs policiers romands, entre assistants sociaux et dépositaires de l’autorité

EDUCATION: Le sociologue David Pichonnaz a observé les recrues de l’Académie de police de Savatan. Son livre raconte comment les questions d’éthique ou l’apprentissage de la psychologie cohabitent avec le besoin d’ordre.

«C’est clair qu’il faut avoir une formation pour l’utilisation des armes et tout ça. Mais il faut apprendre à dialoguer aussi.» Celui que l’étude menée par le sociologue David Pichonnaz au sein de l’Académie de police de Savatan désigne par le pseudonyme de Simon Mottet fait partie de la minorité de recrues qui estime avoir bénéficié des nouveaux enseignements introduits à l’occasion de la création d’un brevet fédéral de policier/policière: psychologie, police de proximité, éthique et droits humains.

Plusieurs conceptions du métier

Si ces nouvelles branches occupent une place importante dans les examens, cet intérêt ne se retrouve ni dans l’organisation des cours, ni surtout dans l’esprit prévalant au sein de l’Académie. Le cadre militarisé, l’uniforme des enseignants, la part prépondérante accordée aux techniques d’intervention et notamment de combat, reflètent une conception du métier de policier dans laquelle ces nouvelles matières n’offrent guère d’utilité.

Les recrues adoptent en majorité cette façon de voir, même si elles sont nombreuses à constater, une fois sur le terrain, que la réalité diffère de la vision diffusée à l’école. Les interventions physiques et les bagarres y sont moins nombreuses, plus fréquentes les situations où le policier est amené à faire ce qui est souvent décrié comme «du social»: prendre en charge des victimes ou calmer un conflit conjugal.

Nature des interventions

Cette situation paradoxale découle de divergences sur la conception du métier de policier au sein de la hiérarchie policière et du corps des formateurs. En jeu: la nature de l’intervention attendue des policiers. Doivent-ils avant tout appréhender des auteurs d’infraction et faire régner l’ordre? Ou peuvent-ils être associés à la prévention, notamment par un lien renforcé avec les acteurs de la société civile et une présence sur le terrain non liée aux besoins immédiats de la répression? Pour le moment, cette dernière approche ne se voit accorder en Suisse, sous l’appellation de police de proximité, qu’une part congrue et elle est présentée comme peu prestigieuse dans la formation.

David Pichonnaz a suivi les cours de l’Académie et interrogé leurs bénéficiaires, certains une seule fois, d’autres une seconde fois après deux ans de pratique. Il présente un tableau contrasté, où les individualités se marquent par des attitudes différentes envers les justiciables et les approches à privilégier: rappel à l’ordre autoritaire ou dialogue.

Prédispositions

Deux facteurs semblent prédisposer à l’une ou à l’autre. Le genre d’abord: comme dans la société en général, les femmes favorisent une approche relationnelle, les hommes l’affirmation de leur autorité. Et le parcours social des recrues avant leur engagement: plus ce parcours a été difficile, marqué par des échecs de formation, un statut social inférieur à celui des parents ou une période de chômage, plus s’affirme la tendance à se voir, une fois sous l’uniforme, comme investi de la mission de faire régner la loi et la morale. Les recrues qui ont une expérience positive de leur formation ou de leur vie professionnelle antérieure se montrent plus portées à considérer les justiciables comme des égaux qu’il faut éviter de juger trop vite.

Sur un point toutefois, les différences s’estompent. La plupart des jeunes policiers interrogés entretiennent un rapport de méfiance avec les migrants, jugés comme particulièrement concernés par la criminalité. Il faut dire que la formation, loin de mettre en garde contre les dérives possibles du profilage racial, le présente comme un outil de travail légitime.

A lire: «Devenirs policiers», de David Pichonnaz, Editions Antipodes, 244 p.

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