© Keystone/Salvatore Di Nolfi

Le salaire policier, un psychodrame genevois

(27.04.2017, Le Temps, Fati Mansour)

La menace d’une grève a produit son effet. Les syndicats obtiennent le gel de toutes les mesures et une négociation avec plusieurs ministres. Analyse et petit détour historique.

Ils n’ont rien perdu de leur puissance de frappe. Les syndicats de la police genevoise, en état d’insurrection quasi permanent depuis une quinzaine d’années, ont encore réussi à obtenir le gel de toute une série de décisions récentes qui leur donnaient de l’urticaire. La perspective d’une grève générale, même d’un jour, a ouvert la voie à des négociations sur l’ensemble de la rémunération des forces de l’ordre. Celle-ci se fera avec une délégation du Conseil d’État et permettra de sortir d’un face-à-face très crispé avec le ministre de tutelle, Pierre Maudet. Une victoire d’étape, certes, mais qui a de quoi redonner le sourire aux troupes.

Le courant radical

Les mesures trop timides du syndicat de la police judiciaire (SPJ), qui voulait protester contre une dévaluation de sa classe de traitement par une sorte de grève de l’effort, n’avaient aucune chance de faire reculer l’autorité. Il a fallu que le remuant syndicat de la gendarmerie (UPCP) s’associe à cette colère, s’invite dans le débat sans prendre de gants, dresse une liste des points litigieux, contamine le reste du corps et fasse voter — c’est une première — la grève pure et simple. Sans oublier d’y associer une action symbolique consistant à manifester sous les fenêtres du gouvernement en déposant des médailles dans un cercueil.

A l’heure où des policiers tombent sous des balles non loin de Genève, cette démarche, émanant de pandores certes déprimés mais sans doute les mieux payés du monde, aurait eu un goût plus que douteux. Qu’à cela ne tienne. Les syndicats n’avaient pas Paris en tête, mais leur cortège funèbre d’octobre 2003 qui avait produit son effet sans susciter de véritable sanction.

Le monde politique avait d’ailleurs critiqué cette faiblesse. «Au vu de ces mesures qui ménagent la chèvre et le chou, on ne sait pas qui tient le gouvernail. C’est loin d’être rassurant quant à l’emprise du gouvernement sur le corps de police», disait à l’époque, dans les colonnes du Temps, un certain Pierre Maudet, alors vice-président du parti radical. Une décennie et deux réformes salariales plus tard, la rémunération fait toujours débat et l’histoire se répète avec certaines variations.

«Le style Maudet»

La première différence, c’est «le style Maudet». Le député socialiste Cyril Mizrahi dit du magistrat: «Il est uniquement dans le rapport de force. Ce n’est pas la première fois qu’il agit à la hussarde avant de devoir faire un pas de côté. On l’a déjà vu procéder de cette manière avec le traitement des gardiens de prison ou encore la privatisation du convoyage des détenus». A cette politique du fait accompli, s’ajoute une autre dimension. «Pierre Maudet veut tenir tête et ne pas céder. Mais affirmer son autorité, c’est aussi démontrer une capacité à nouer un rapport de confiance. Or, avec lui, les syndicats ont toujours l’impression de se faire avoir», ajoute le député.

Sébastien Glauser, le vice-président de l’UPCP, l’explique avec ses mots: «On ne veut plus négocier avec Pierre Maudet seul, la confiance est rompue». Le syndicaliste ne cache pas que la présence du conseiller d’État Mauro Poggia, «un interlocuteur neutre avec l’esprit ouvert», a permis une discussion plus apaisée pour sortir de la crise. Il espère retrouver la même énergie positive auprès de la délégation du Conseil d’État, lequel s’est de toute façon déjà engagé — c’est ce qui a été compris — à maintenir le pouvoir d’achat des policiers dans les futures tractations.

Machine arrière

Suspension d’une série de procédures disciplinaires, suspension du nouveau règlement sur les débours qui supprimait l’indemnité forfaitaire (avec un gain de 2,6 millions par année pour l’État), report de la directive sur les droits syndicaux qui devra être négociée avec le cartel et maintien de la progression salariale malgré le déclassement. Tout cela évoque furieusement la machine arrière.

Une manœuvre que ne critique pas la libérale radicale Nathalie Fontanet: «Revenir en arrière n’est pas un aveu de faiblesse. Au contraire, c’est considérer que le dialogue social et la concertation, un des piliers de notre système, sont nécessaires pour aboutir à une réforme durable et acceptée.» Sortir le salaire policier du brouillard sans jouer une partie de poker menteur? Ce n’est pas gagné.

https://www.letemps.ch/suisse/2017/04/27/salaire-policier-un-psychodrame-genevois