Le badge a été créé à l’occasion de l’Eurofoot 2008 pour différencier les policiers romands de leurs collègues européens.

Le badge de l’Académie de Savatan suscite la polémique

Police: Il n’y a pas de gendarmerie suisse. Et pourtant, l’école de police affiche un insigne qui affirme son existence. Les fédéralistes choqués!

La polémique sur la gouvernance de l’Académie de police à Savatan ne se dégonfle pas. Après les critiques des élèves genevois, puis celles des aspirantes sur l’esprit martial de la formation, c’est au tour des défenseurs du fédéralisme de se faire entendre. Cette fois-ci, ils s’insurgent contre l’existence d’un badge du centre de formation qui fait référence à une gendarmerie suisse… qui n’existe tout simplement pas.

L’insigne décrié mentionne «Gendarmerie – Police suisse» (voir l’encadré). L’inscription est placée sur les bords d’un rond noir cerclé de blanc. En son centre, la croix suisse. Lorsqu’il se porte sur l’uniforme, c’est sur le bras gauche et il remplace la marque distinctive du corps de police cantonal ou municipal.

Cet insigne est visible sur les uniformes du corps de l’académie. Selon nos informations, des instructeurs l’affichent régulièrement. Dont le directeur, le colonel Alain Bergonzoli. Il l’exhibait par exemple le 12 juin 2017 à Savatan, lors de l’inauguration d’un nouveau dortoir, selon le site Internet du centre de formation pour les cantons de Vaud, du Valais et de Genève.

Les aspirants, eux, sont quelque peu épargnés. Ils disent être obligés de le mettre uniquement à l’étranger. Notamment durant la traditionnelle semaine de formation au maintien de l’ordre qui se déroule, en France, dans un centre de la gendarmerie mobile à Saint-Astier. Ce faisant, ils abandonnent de manière temporaire la marque distinctive de leur corps de police d’engagement. Ce que certains vivraient mal.

Ce badge de Savatan choque les défenseurs du fédéralisme depuis de nombreuses années. «La gendarmerie suisse, ou nationale, n’existe pas. La police suisse, non plus. Je rappelle que les tâches du maintien de l’ordre sont de la compétence des cantons et non de la Confédération», déclare Pius Valier, l’ancien directeur de l’Institut suisse de police (ISP). Certes il existe une police fédérale (FedPol), mais elle n’a rien à voir avec celles cantonales. FedPol lutte contre la grande criminalité; elle n’assure pas la sécurité du territoire.

Vaine remise à l’ordre

L’ex-chef de l’ISP, qui est aussi l’ancien commandant de la police municipale de Saint-Gall, est aujourd’hui à la retraite. Contacté hier, il raconte avoir tenté de remettre à l’ordre Alain Bergonzoli. En vain. «Un badge qui fait référence à quelque chose qui n’existe pas, ce n’est pas possible.» De plus, ajoute-t-il, cette distinction a une connotation militaire. Ce qui n’a rien à voir avec la police. Le retraité saint-gallois ne se rappelle pas quand est apparue la mention «Gendarmerie – Police suisse» sur les uniformes de Savatan. Il sait, en revanche, qu’il a demandé à Alain Bergonzoli de le retirer. Ce dernier se serait énervé et aurait coupé court à la discussion. C’était en 2015.

La polémique ne se serait pas arrêtée là. Le cas aurait été signalé à la Conférence des commandants des polices cantonales de Suisse (CCPCS). Selon nos informations, des grands corps de police en Suisse alémanique ont tapé du poing sur la table, sans toutefois décider d’agir. Fédéralisme oblige. L’actuel président de la CCPCS, le commandant de la police bernoise Stefan Blättler, n’a voulu faire aucun commentaire. Toujours en 2015, le même débat aurait animé la Conférence latine des chefs des Départements de justice et police (CLDJP) qui est l’organe politique des forces de sécurité en Suisse romande. Un magistrat aurait posé la question de la légitimité de l’insigne. Contacté, le secrétariat de la conférence ne fait aucun commentaire.

Selon nos informations, le débat de la CLDJP était vif. Des magistrats auraient estimé que ce bout de tissu véhiculait des «fausses informations». D’autres auraient répété qu’en Suisse il ne «correspondait à rien du tout», qu’il était «complètement déplacé» et que son utilisation à l’étranger était «anormale».

À l’issue de la discussion, la conseillère d’État vaudoise Béatrice Métraux aurait dit qu’elle allait en parler avec Alain Bergonzoli. La magistrate Verte nous a confirmé l’existence de cette conversation: «Il s’agissait en revanche d’une simple discussion badge. Aucune décision n’avait été prise à son sujet.»

D’où sort ce badge et pourquoi l’avoir choisi? La gouvernance de l’Académie de Savatan se fait au Conseil de direction (Codir), dans lequel siège l’autorité politique. C’est à ce niveau que se décident le style de l’académie et le choix de porter tel ou tel badge. Alain Bergonzoli a pris la tête de l’institution en 2009. Il a côtoyé différents magistrats, dont la Vaudoise Jacqueline de Quattro et le Valaisan Oskar Freysinger, et, depuis 2016, le Genevois Pierre Maudet.

L’actuelle présidente du Codir, Béatrice Métraux, avance que ce badge a été créé à l’occasion de l’Euro 2008 pour permettre de différencier les policiers suisses de leurs collègues européens. Depuis 2012, l’académie le porte dans le même esprit. La magistrate n’en dit pas davantage. Elle ne détaille pas le sort réservé à cette distinction. Ces débats n’ont donc pas intimidé Alain Bergonzoli et ses troupes. Au grand désespoir des détracteurs du badge qui critiquent l’esprit militaire de l’académie. D’ailleurs, selon eux, l’un et l’autre sont liés. Le port de l’insigne va de pair avec les uniformes noirs des instructeurs, la marche au pas, les refrains martiaux, le salut du drapeau, l’appel en chambre. Selon eux, tous ces éléments militaires n’ont rien à faire dans une école de police.

Pas de «Gendarmerie» pour l’autre école romande.

Le badge «Gendarmerie – Police – Suisse» n’existe pas dans l’autre école de police de Suisse romande. «Nos instructeurs et nos apprenants portent le badge de notre école sur l’épaule de droite et celui de leur corps de police sur l’épaule de gauche», explique Raphaël Jallard, le directeur du Centre interrégional de formation de police (Cifpol) pour les cantons de Neuchâtel, du Jura et de Fribourg. Selon lui, le logo du centre exprime la philosophie de la formation. «Les angles extérieurs sont arrondis pour exprimer la souplesse et le pragmatisme de l’apprenant et du policier, détaille Raphaël Jallard qui est aussi capitaine de la police neuchâteloise. Le point central du dessin symbolise le citoyen qui est au centre des préoccupations des forces de l’ordre. Quant aux ouvertures à droite et à gauche, elles soulignent que le Cifpol est tourné vers le monde extérieur et qu’il s’intègre dans une société en évolution. Enfin, rondeur n’évacue pas rigueur: les angles intérieurs droits symbolisent ainsi la droiture du métier.»

Un constat, après avoir entendu le responsable neuchâtelois, les différences entre ces deux badges sont révélatrices des différences entre les deux écoles romandes. Le Cifpol n’a rien de militaire. Ses instructeurs, contrairement à ceux de Savatan, ont des uniformes bleus qui est la couleur officielle de la police. De plus, les aspirants de Cifpol n’apprennent pas à marcher au pas et à chanter des refrains martiaux. Ces heures de cours sont utilisées pour d’autres apprentissages!

(TDG)