Si le corps policier a la complainte facile, ce coup de sonde interne a le mérite d’apporter un premier éclairage après des années de profondes restructurations.
Image: Laurent Guiraud

La réforme de la police devient la cible des syndicats et du milieu politique

Sécurité: Le sondage interne à la police révélé hier, explosif, relance les critiques visant la réforme de la police et donc le chef de la Sécurité.

Le sondage interne à la police genevoise, unique en son genre, publié hier dans nos colonnes, met en lumière un fossé entre les policiers de terrain et leur état-major jugé à la botte de Pierre Maudet, chef du Département de la sécurité et de l’économie (DSE). Tout cela sur fond d’allergie à la réforme de la police. Malaise révélateur d’une réorganisation à la peine, énième crisette de policiers mal aimés ou manœuvre politique contre le magistrat, en pleine campagne électorale?

Ce sondage est «objectif» et «représentatif de la réalité», assure Marc Baudat, président de l’Union du personnel du corps de police (UPCP). «Cet énorme spleen est dû tant à la politique globale du magistrat qu’à la gouvernance de la police et aux bouleversements organisationnels. C’est le résultat d’un cumul d’importants changements survenus en même temps.» De nos jours, les modifications de processus de travail s’enchaînent à un rythme effréné dans beaucoup d’autres domaines d’activité. Alors, les pandores genevois ont-ils de bonnes raisons de se plaindre?

Mauvaise articulation

«L’élément déclencheur, c’est la nouvelle Loi sur la police (LPol).» Celle adoptée par les Genevois en 2015 et entièrement déployée depuis 2016. «Personne ne sait plus qui fait quoi. Un exemple parmi tant d’autres: l’articulation de la police de proximité, tant avec les autres services de la police cantonale qu’avec les polices municipales, est mauvaise.» Les difficultés apparues dès le départ semblent persister. Cyril Nobs, policier municipal et vice-président de Genève en marche, abonde: «Nous partageons les mêmes critiques. Il y a de gros doublons entre la police de proximité cantonale et les polices municipales. Il faut écouter les gens du terrain. Cette loi est à côté de la plaque. La police de proximité devrait être du seul ressort des polices municipales, représentées par plus de 300 policiers.»

À la police judiciaire, traditionnellement tempérée, la colère reste vive depuis des mois. Membre du comité du syndicat, Michael Berker est affligé par les résultats du sondage interne: «Ils sont à la hauteur du malaise persistant et durable qui repose notamment sur une réforme de la police aux conséquences importantes sur le travail des policiers et sur les prestations à la population. Même l’état-major de la police, qui soutient publiquement la politique du département, la désavoue en coulisse.»

Manœuvre politique

Dans le milieu politique, la LPol divise autant qu’à l’époque de la votation. Le député socialiste suppléant, Marko Bandler, a déjà rebondi en demandant au Conseil d’État d’agir. «Je n’attaque pas le bilan de Pierre Maudet, souligne-t-il, car il a fait en sorte que l’insécurité ne soit plus considérée comme le souci numéro un des Genevois. Néanmoins, la LPol a causé plus de problèmes qu’elle n’en a résolu. Elle est un facteur d’instabilité très forte pour les policiers et pour la mettre en œuvre, les effectifs sont insuffisants.» La part de responsabilité du magistrat dans l’application de la loi est grande à ses yeux: «Du fait de son extrême implication dans l’opérationnel, il se substitue en quelque sorte à la commandante de la police.»

Présidente du MCG et députée suppléante, Ana Roch tire à boulets rouges sur la LPol, que son parti a combattue dès le début. «Nous avions mis en garde sur les problèmes du système en silos, sur les risques de désorganisation, sur une hiérarchie plus lourde et un manque de personnel.» Elle cite ce cas concret revenu à ses oreilles: «Samedi 10 février, il n’y avait pas de patrouille de police secours disponible de toute la nuit!»

La LPol comporte un autre défaut aux yeux de Jean Batou, député d’Ensemble à Gauche (EàG), parti également opposé dès le départ à la Lpol: «L’idée d’un policier unique et interchangeable ne fonctionne pas. Un inspecteur ne travaille pas et ne fonctionne pas comme un gendarme.»

Autant dire que plusieurs voix s’élèvent pour demander une évaluation rapide de la nouvelle loi. «Si le résultat est aussi pitoyable, il faut la revoir en profondeur», réclame déjà Jean Batou.

Pas question, rétorque le député PLR Murat Julian Alder. «Je comprends que la réorganisation de la police puisse être une source de bouleversements. Cela dit, la Lpol a été adoptée par le peuple. Elle est totalement mise en place depuis deux ans seulement. Il faut lui laisser le temps de déployer ses effets.» D’autant plus que les résultats de l’action menée par Pierre Maudet et le procureur général Olivier Jornot sont positifs, affirme-t-il. Sur la forme, la divulgation dans la presse du sondage relève selon lui d’une «manœuvre politique de certains syndicalistes en pleine campagne électorale». Un avis totalement partagé par sa collègue PDC Anne Marie von Arx Vernon: «Il faut au moins laisser trois ans à une loi avant de l’évaluer.» Et de dénoncer aussi une manœuvre politique. «À qui profite cette polémique? Au MCG, à l’UDC et à EàG. J’en veux à ces partis qui laissent les policiers se présenter en éternels râleurs et rebelles.»

Sondage relativisé par le département

C’est la fuite du sondage dans nos colonnes, plus que son contenu, qui a fâché hier le Département de la sécurité et de l’économie (DSE) et la commandante de la police, entre autres visés par les critiques des troupes. Le chef de la Sécurité Pierre Maudet n’a pas souhaité répondre à nos questions. Mais sa porte-parole, Emmanuelle Lo Verso, a indiqué que «le DSE respectera le processus fixé ensemble avec la Commission du personnel au printemps 2017, à savoir prendre connaissance du résultat du sondage – que le DSE n’a même pas reçu en l’état – et échanger en primeur avec la Commission du personnel tout en sachant qu’il n’y a aucun élément de comparaison possible avec le passé puisque c’est le premier sondage de ce type». Selon le DSE, la prise de température est orientée: «Les conditions dans lesquelles s’est fait ce sondage, sur un laps de temps très long, avec de multiples rappels alarmistes de la part des syndicats et un taux de participation finalement faible, inférieur à 50%, en regard de la participation habituelle du personnel de la police et du taux de personnel syndiqué au sein de la police, laisse songeur, tout comme le procédé consistant à rendre publics certains résultats orientés, à quelques semaines des élections, et en dépit de la concertation initialement décidée.» Monica Bonfanti a, quant à elle, adressée sa prise de position à l’ensemble du personnel. «L’état-major de la police et la commission du personnel avaient convenu de procéder à une analyse commune rigoureuse des résultats obtenus, d’en prendre acte avec discernement et dans la perspective visant à améliorer tout ce qui doit l’être et avec la volonté assumée de travailler avec concorde et ambition pour notre police.» Or, «la publication unilatérale par la commission du personnel du sondage réalisé et la publicité médiatique qui l’a immédiatement suivie fait naître quelques doutes sur la loyauté de l’interlocuteur».

Police: les vraies questions

C’est un paradoxe. Le thème de l’insécurité n’est plus sur toutes les lèvres à Genève. En cinq ans, le temps d’une législature, le chef de la Sécurité Pierre Maudet a réussi à éteindre le furieux incendie qui a déstabilisé le canton pendant des années. À coups de paroles rassurantes, de communication verrouillée, de redoutable stratégie politique, il a défini la trajectoire et piloté en même temps la police, en tentant de remettre au pas des policiers considérés comme les fonctionnaires les mieux lotis de la République. Mais en forçant la dose, il a créé le malaise à l’interne.

Après avoir gagné la guerre de l’insécurité, il doit gagner la confiance de ses troupes et pacifier l’institution. Un sondage explosif, transmis hier à l’ensemble des collaborateurs, en pleine campagne électorale, lui rappelle à quel point la réorganisation de la police, approuvée sur le fil par les Genevois en 2015, déstabilise les policiers et se déploie dans la difficulté. Problème le plus saillant: police secours semble exsangue faute d’effectifs, tandis que la police de proximité peine à trouver sa place sur le terrain déjà occupé par les polices municipales. Pourquoi cette question n’est-elle pas empoignée?

La nouvelle Loi sur la police a été fondée sur un déficit de 250 policiers. Mise en œuvre progressivement dès 2011 et appliquée dans sa globalité depuis 2016, fera-t-elle l’objet d’une évaluation, voire d’adaptations, sans tabous? Certains députés le réclament et rapidement. A vérifier une fois que les élections cantonales de ce printemps seront passées.

(TDG / S.R.)