Cellule de Curabilis
Image: Laurent Guiraud

Genève veut un centre pour enfermer de jeunes délinquants perturbés ou radicalisés

SECURITE: Un projet vise à affecter le dernier pavillon de Curabilis au placement de jeunes adultes souffrant de troubles du comportement. Les candidats au djihad figurent parmi les profils cible

Une unité spécialement destinée à des sociopathes en devenir et à des apprentis djihadistes? Un rapport, daté du 24 mai et signé par le conseiller d’Etat Pierre Maudet, propose d’affecter le dernier pavillon encore vide de Curabilis aux jeunes adultes qui ont commis une infraction entre 18 et 25 ans et qui sont soumis à une mesure de placement fermé en raison de graves troubles du développement faisant craindre une récidive.

Ce projet, que Le Temps a pu consulter, doit encore être examiné par les ministres romands et tessinois chargés de la sécurité. Leur réponse est attendue et une décision sera prise au niveau du Concordat latin d’ici à fin juin. C’est loin d’être gagné. Ce d’autant plus que l’Office fédéral de la justice (OFJ), consulté en raison de sa participation au financement carcéral, a émis un avis plus que réservé sur la faisabilité de la formule présentée.

Trois variantes

A l’origine, le sixième pavillon de Curabilis devait accueillir l’unité de sociothérapie destinée à la prise en charge de délinquants difficiles et lourdement condamnés. Après le drame de la Pâquerette et beaucoup d’hésitations, ce centre a finalement été officiellement rayé de la carte en novembre dernier au motif que le tout le site devrait être dédié uniquement à des condamnés sous mesure et pas à ceux qui purgent des peines. Restait à décider de l’affectation de ce bâtiment de 15 places configuré à la base pour la vie communautaire et diverses activités socio-éducatives.

Trois variantes ont été envisagées. La première consistait à faire un pavillon pour femmes condamnées à un traitement institutionnel en raison d’un grave trouble mental. Idée abandonnée en raison du volume trop faible de candidates possibles. La seconde, sans grand panache mais avec l’avantage de répondre aux besoins des cantons, serait d’en faire une autre unité de mesures pour les détenus qui attendent encore une place dans un établissement spécialisé et dont le nombre ne faiblit pas. La troisième est un établissement de placement fermé (EPF) pour jeunes adultes avec un trouble des conduites ou du développement, groupe qui pourrait aussi inclure certains radicalisés de retour de Syrie.

Besoin identifié

Ce projet d’EPF recycle une idée contenue dans un précédent rapport du professeur Panteleimon Giannakopoulos, le responsable du nouveau Service des mesures institutionnelles créé à Genève. Celui-ci évoquait une unité de sociothérapie au sein de Curabilis, spécialement dédiée aux détenus entre 18 et 25 ans (sous peine ou sous mesure) pour prévenir l’installation d’une délinquance au long cours ou encore pour éviter la radicalisation de condamnés influençables et en quête d’identité.

Mis au goût du jour, débarrassé du terme trop sensible qui rappelle la sortie sanglante de Fabrice A. et limité aux jeunes adultes frappés d’un placement au sens de l’article 61 du Code pénal, le concept proposé répond désormais à un besoin plus urgent. Le Centre éducatif fermé de Pramont, en Valais, qui accueillait cette population, n’acceptera plus que des mineurs en raison de la fermeture de l’établissement de Prêles, dans le Jura bernois. Il manque donc, au niveau romand, un lieu où exécuter cette mesure destinée à inculquer le sens des responsabilités et à permettre d’acquérir une formation. Le besoin actuel est évalué à 20 places.

Profils concernés

Le rapport énumère plusieurs profils susceptibles d’être concernés par une telle mesure. La majorité des cas sont dépeints comme des jeunes ayant eu des troubles précoces faits de défiance, de désobéissance et d’hostilité envers l’autorité ainsi que d’agressivité dans le milieu familial. En rupture scolaire en raison d’un comportement inadapté, ils peinent à trouver leur chemin, sont instables émotionnellement, abusent de toxiques et basculent dans la délinquance. Un trouble des conduites qualifié d’inquiétant car il représente «l’antichambre de la personnalité dyssociale».

Selon le même rapport, ces jeunes (musulmans ou non) sont aussi soumis à un risque accru de radicalisation en raison de leur absence de repères, leur quête de modèles et leur fragilité. Pour ceux qui se sont déjà radicalisés ou qui reviennent de Syrie, l’existence d’un tel établissement pourrait donner une alternative utile au juge pour décider de la sanction la plus appropriée. Approche socio-éducative, prise en charge des addictions et densité de soins élevée serait la marque de cet établissement.

Réserves fédérales

Appelé à donner son avis, l’Office fédéral de la justice énumère une série de problèmes. Il faut que l’établissement soit totalement séparé des autres pavillons, les flux de détenus ne doivent pas se croiser, un concept pédagogique est nécessaire, des infrastructures particulières sont indispensables, les groupes de vie plus réduits sont recommandés, une direction spécifique doit être nommée, les gardiens doivent enlever l’uniforme, des formations à l’extérieur doivent être possibles. De quoi donner des sueurs froides au directeur de l’Office cantonal de la détention à peine sorti d’une mise en route laborieuse de Curabilis.

Berne suggère enfin au canton de revoir sa copie et d’envisager une construction sur un autre site. Par exemple à Frambois, à proximité du centre pour mineurs de La Clairière, actuellement occupé par la détention administrative. Pas de quoi décourager Pierre Maudet. Contacté, le magistrat défend ce «projet audacieux» malgré les contraintes. «Je suis persuadé que cette expérience vaut la peine d’être tentée même si celle-ci paraît compliquée à mettre en place. Je pense aussi que c’est le moment pour le monde pénitentiaire genevois de retrouver cette tradition d’innovation.»

Equilibre à trouver

La question sensible d’un regroupement des détenus radicalisés — les unités spécialisées ont été abandonnées en France pour cause d’émulation malsaine — n’inquiète pas le professeur Giannakopoulos: «Il faudra veiller à équilibrer les genres. Sur les 15 places à disposition, 3 pourraient être occupées par ce type de profil.» Pour le responsable médical de Curabilis, ce projet est plus prometteur que celui d’ouvrir une unité de mesures identique aux autres. «C’est un saut qualitatif», souligne le psychiatre tout en reconnaissant que le concept n’est pas parfait.

Un certain bricolage que Pierre Maudet semble vouloir assumer: «Il s’agit de trouver des solutions afin que les jeunes ne prennent pas un abonnement pour la prison. Ce projet est un début de réponse et implique certains tâtonnements. Je suis prêt à prendre le risque d’essayer et de faire porter ce choix au niveau concordataire.» Reste à voir si ce pari séduira les autres cantons.

Article: https://www.letemps.ch/suisse/2017/05/30/geneve-veut-un-centre-enfermer-jeunes-delinquants-perturbes-radicalises