"Nouvel" Hôtel-de-Police
Image: L. Guiraud

9 millions dépensés en vain pour l’Hôtel de police

Fiasco: Étudiée à grands frais, l’extension du siège des forces de l’ordre est abandonnée.

On reprend tout de zéro. Le Conseil d’État demande que «la réflexion sur le programme et la localisation des bâtiments de la police sur le territoire cantonal soit totalement revue» d’ici à la fin de l’année. Ces cogitations sont lancées alors que l’Exécutif, dans un texte transmis le 13 février au Grand Conseil, annonce que le Nouvel Hôtel de police (NHP) ne sera finalement pas agrandi, comme il était prévu de le faire depuis pas moins de vingt-cinq ans. Et cela alors que des études poussées ont été menées pour agrandir, par étapes, le bâtiment du chemin de la Gravière. Des études qui ont englouti 9’040’826 francs. Plus de neuf millions, donc, en vain…

D’apparence anodine, le projet de loi du 13 février, qui boucle le crédit d’étude du NHP, confirme le fiasco d’un projet remontant aux années 80. À cette époque, les forces de l’ordre se sentent à l’étroit dans le vieil Hôtel de police (VHP) du boulevard Carl-Vogt, un immeuble administratif qu’elles occupent depuis 1965, après avoir quitté le Bourg-de-Four. L’édifice de la Jonction n’a pas été conçu pour la police. Il ne lui appartient pas. La location coûte près de 1,8 million de francs par an, indique en 2008 la Cour des comptes, qui s’en émeut. En ajoutant d’autres locaux loués aux Acacias et à Carouge, la police paie alors des loyers de 2,8 millions par an.

Un feuilleton des années 80

En 1985, un premier crédit d’étude (4,7 millions) est voté pour ériger un nouveau siège. Un concours d’architecture débouche sur un plan localisé de quartier et un crédit de réalisation, voté en 1988. Mais, face à l’énormité de l’enjeu et dans le souci de bien répartir les investissements dans les différents secteurs de l’État, il est décidé de ne pas bâtir d’un coup l’intégralité du projet.

En 1993, la première étape du NHP est inaugurée. La gendarmerie et la direction y emménagent, laissant derrière elles la police judiciaire dans les locaux vieillissants de Carl-Vogt. Bâti autour de cours intérieures, le nouveau siège est en fait l’aile sud du projet complet qui doit s’étendre en direction de l’Arve. Le corps central étant encore dans les limbes, l’immeuble n’a pas de véritable entrée principale, raison pour laquelle un modeste accès provisoire est aménagé dans son flanc. Cet embryon du complexe imaginé à l’origine a coûté 95,3 millions de francs. Il trahit aussi son caractère provisoire par des façades aveugles ou des locaux qui ne peuvent pas abriter des bureaux car ils sont voués à servir de transition avec les futures étapes.

Panne financière fatale

D’emblée, on envisage de désenclaver l’impasse que constitue le chemin de la Gravière, butant sur l’Arve, grâce à une passerelle qui permettrait aux véhicules de secours de gagner rapidement la rive droite de la rivière. Mais, dès 1990, après trois ans d’étude, les difficultés budgétaires plombent le projet. On lui ajoute par la suite une fonction: le pont est censé supporter des conduites de chauffage à distance, permettant d’utiliser dans les bâtiments universitaires de la Rive droite les flux issus de la centrale chaleur-force du NHP, surdimensionnée et à l’origine d’une partie des surcoûts de la construction de la première étape. Mais l’ouvrage d’art sur l’Arve, maintes fois objet de polémiques au Grand Conseil, restera lui aussi à l’état de projet.

À Genève, le provisoire est une affaire qui peut durer. L’UDC tente de relancer l’extension du NHP en 2003, en vain. En 2007, alors que l’idée d’une refonte totale du quartier Praille-Acacias-Vernets (PAV) se mue en doctrine officielle, le Conseil d’État songe à délocaliser la police sur la parcelle de la sécurité civile à Bernex. Mais il finit par se décider pour un maintien à la Queue d’Arve. Ce site l’emporte du fait de sa proximité au centre. Autre atout: on lui prête de moindres coûts et délais de construction. Si, si! Voté en 2009, le nouveau crédit d’étude de 9,2 millions sera presque entièrement dépensé. On en était presque à l’autorisation de construire quand l’état des finances publiques a paralysé le projet en 2012! Un peu plus tôt, la Cour des comptes a calculé que le projet total risquait de revenir au final à un quart de milliard.

Collision de projets

Deux raisons sont invoquées aujourd’hui pour enterrer l’extension du NHP et réviser en conséquence le projet de passerelle. L’une, c’est que le concept de 2009 prévoyait d’intégrer une école de police devenue inutile avec une formation centralisée à Savatan (VD). De plus, la caisse de pension de l’État a racheté en 2017 la parcelle adjacente de Firmenich. Le projet retenu en 2018 prévoit d’ériger 300 logements là où le NHP devait s’étendre, tout en conservant le centre culturel de La Parfumerie.

Nouvelles études en vue

La police pourrait obtenir des espaces dans ce cadre, mais ce serait plutôt du côté de la route des Jeunes. Une piste qui «n’est pas abandonnée à ce stade», indique Roland Godel, au nom du Département des infrastructures. Il précise: «Il n’est pas certain que le programme entier puisse trouver place dans le périmètre, ou alors que la proposition étudiée permette de respecter le principe de proportionnalité. Tout cela nécessite des études pointues car c’est complexe, il faut notamment tenir compte de la nécessité de maintenir en tout temps la capacité de la police à remplir ses missions.» De nouvelles études, donc, qui seront rendues en fin d’année.

Quid de l’option bernésienne, envisagée il y a une décennie? Il en reste un projet de centralisation de Police-secours, inscrit au plan d’investissement cantonal pour après 2025. Selon les forces de l’ordre, le nouveau plan directeur des bâtiments de la Police (que celle-ci doit élaborer avec les offices de l’urbanisme et des bâtiments ainsi que la direction du projet PAV) dira que faire du site de Bernex. Porte-parole de la police, Joanna Matta conclut: «Nous ne préjugeons pas du résultat de cette étude.» Patientons, donc…

L’architecte: «Quand je vois le bâtiment, j’ai honte»

«Ce bâtiment n’est pas fini, il n’a pas d’entrée, il a l’air con.» Celui qui a ce verdict si sévère sur le Nouvel Hôtel de police de la Gravière, c’est son architecte. «Chaque fois que je le vois, j’ai mal au ventre, il lui manque le corps et les bras», précise Carlo Steffen, qui dit avoir rendu son tablier il y a déjà des années, ayant compris que l’ouvrage qu’il avait imaginé resterait à jamais inachevé. «Dès le départ, c’était l’histoire de la grenouille qui voulait devenir un bœuf. Ils ont vu trop grand, ajoutant sans cesse de nouveaux besoins et ça ne passait pas au niveau du budget.» Le contribuable a-t-il fait une bonne affaire? «Pas du tout. Moi, j’ai honte.»

Parmi les politiques de tous bords qui ont eu à examiner le dossier, l’abandon définitif du projet fait grimacer. «C’est assez surprenant et assez gros, après toutes ces études, de dire que finalement on va faire autre chose, réagit Stéphane Florey (UDC), qui avait défendu le crédit d’étude en 2009. Oui, on peut dire que c’est du gaspillage. Les besoins étaient identifiés, mais l’affaire a tant traîné qu’ils ont changé.»

«On n’avait sans doute pas les idées claires au départ pour que cela finisse ainsi, réplique Alberto Velasco (PS). C’est typique de Genève, on est imbattables en la matière. On avait aussi songé à un site à Bernex, mais au final on n’a fait ni l’un, ni l’autre. On a dépensé une fortune en études inutiles et on a continué de payer à Carl-Vogt un loyer énorme qui aurait suffi pour racheter plusieurs fois le bâtiment. C’est absurde!»

Ancien de la police judiciaire – la PJ, logée à Carl-Vogt – le député suppléant Francisco Valentin, n’est pas tendre avec ce bâtiment, même rénové. «C’est une vieille dame qu’on a remaquillée, mais il reste bien des soucis, comme des ascenseurs qu’on ne peut pas utiliser avec les détenus», témoigne-t-il, notant au passage que la Police internationale, dont il fait partie, a obtenu en 2017 un crédit d’études pour un bâtiment à Bois-Brûlé.

Président du syndicat de la PJ, Frédéric Mulmann fait état d’autres problèmes à Carl-Vogt, sans que cela n’exclue un certain attachement au site: «On a fait une installation Minergie dans un vieux bâtiment et le résultat est un air si vicié que les gens tombent malades, avance-t-il. Selon moi, il est important que la PJ reste groupée pour favoriser les synergies et la circulation de l’information. De façon générale, la police devrait demeurer au centre-ville, là où se trouve la masse critique de la population, afin de réduire les temps d’intervention et de rester proche des citoyens qui sont appelés à témoigner ou à porter plainte.»

(TDG)